Lettre du 19/11/96 à la Commission Centrale des Marchés

C.C.M.
Tour de Lyon
185, rue de Bercy
75572 Paris Cedex 12

 

Réf : 96/00721/NC/GD Yssingeaux, le 19 novembre 1996

 

Madame,

 

Vous trouverez ci-joint l'original de la lettre que je vous ai transmise par fax le vendredi 15 novembre.

Suite à mon entrevue avec M. Claude Sapin ce 15 novembre, j'ai eu un entretien avec M. Philippe BEDERE, responsable, au sein du GIE SESAM/Vitale, de l'élaboration du cahier des charges. Cette réunion de travail ayant pour but de commenter mes remarques techniques (que je lui avais transmises) suite à la lecture du cahier des charges qu'il m'avait fait parvenir.

 

Au travers des réponses qui m'ont été fournies, de nouvelles interrogations, quant à la légitimité de certaines missions dont le GIE s'investit, que je n'avais pas évoquées dans ma lettre jointe, sont apparues.

 

Le GIE se positionne résolument en tant qu'éditeur de logiciels informatiques: il annonce clairement sa décision de publier des "API" (=logiciels spécifiques destinés à remplir certaines tâches précises dans le système informatique du professionnel de santé) et de faire obligation à tous les éditeurs du marché d'inclure ces API dans leurs produits. Ces API (dont l'écriture n'a pas commencé à ce jour) sont fonctionnellement identiques à certains produits que ma société commercialise depuis plusieurs années (et que, à terme, d'autres éditeurs ne manqueront pas de commercialiser). La politique affichée par le GIE consiste à interdire, de fait, à des sociétés privées de commercialiser leurs produits dès que les API seront disponibles. A ma grande surprise, mon interlocuteur m'a confirmé que le GIE s'apprête, comme tout éditeur de logiciels, à mettre en place un service de support technique destinés aux éditeurs intégrateurs des API et aux utilisateurs finaux (300.000 professionnels de santé au minimum). La mise en place d'un tel service est indispensable dans le métier de l'édition informatique. On peut se demander toutefois si ces prérogatives que le GIE SESAM/Vitale s'arroge sont en phase avec son objet social et à la mission qui lui a été confiée par le législateur (cf article 3 des statuts du GIE).

 

Cette stratégie d'élimination des "éditeurs concurrents" est d'autant plus facile à mettre en place puisqu'il contrôle la procédure de labellisation, c'est à dire, en réalité, l'autorisation de mise sur le marché des logiciels santé. En effet, c'est le cahier des charges du GIE qui définira la procédure de labellisation (la version en ma possession élude ce processus, repoussant à une version prochaine la publication de toutes informations la concernant). L'organisme chargé de délivrer la labellisation, le C.N.D.L. (=Centre National De Labellisation) dépend de la même "autorité de tutelle": la CNAM. Il est difficile d'admettre, pour un éditeur de logiciels, d'avoir affaire à un organisme qui est à la fois juge et partie. Une telle situation ne permet certainement pas de présager de rapports harmonieux entre le GIE-CNDL et les éditeurs de logiciels.

 

Un autre point inquiétant est que la responsabilité de l'établissement des algorithmes et des modules de vérification qui seront utilisés pour la signature électronique et l'encryptage des messages (parmi lesquelles les feuilles de soins), soit (auto-)confiée au GIE SESAM/Vitale et au GIP CPS. En effet, ces deux organismes vont, si les événements se déroulent comme prévus, élaborer des messages encryptés par leurs soins: cette situation leur confère de facto un droit de regard illimité sur l'ensemble des échanges qui se dérouleront dans le domaine de la santé. Est-il admissible qu'un organisme comme le GIE possède un tel droit de regard sur des données qui, à l'évidence, ne le concernent aucunement? Quelle réaction attendre de la part du public, des professionnels de santé, et surtout des pouvoirs publics lorsque ces prérogatives régaliennes seront publiées?

Il est vital d'éviter de laisser se constituer un domaine privilégié qui échappe à tous types de contrôles.

La sérénité dont fait preuve le GIE repose principalement sur le fait que, en dépit de très graves défauts structurels que j'ai relevés et exposés à M. Bedere le 15 novembre, le cahier des charges du GIE va être validé lors des deux réunions de la Commission de Validation du 20 novembre et du Comité Directeur du 21 novembre. Passée ces dates, il est à craindre qu'il ne soit trop tard.

Pour ces différentes raisons, je me permets de m'adresser à vous, dans l'espoir qu'il vous sera possible de prendre au minimum des mesures conservatoires propres à suspendre toute publication du cahier des charges du GIE SESAM/Vitale, tout le temps nécessaire à ce qu'une enquête soit diligentée pour contrôler des agissements dont j'aimerais être sûr, en ma qualité d'éditeur et de français, qu'ils sont bien conformes avec la législation de mon pays. Est-il légal, et souhaitable, qu'un même organisme puisse simultanément

 

 

d'un projet aussi ambitieux, puisqu'il concerne chacun des 60 millions de Français.

 

Je vous remercie de votre attention et vous prie d'agréer, Madame, l'expression de ma considération distinguée.

 

 

Nicolas CRÊTAUX

Réf : 96/00704/NC/GD Yssingeaux, le 13 novembre 1996

 

 

 

Madame,

 

La société que je dirige est spécialisée dans l'édition de logiciels de télétransmission destinés aux professionnels de santé.

Les ordonnances de réforme de la sécurité sociale publiées en avril 1996 prévoient la transmission de la feuille de soins par des moyens informatiques. Éléments constitutifs de ce projet, une carte à microprocesseur du professionnel de santé ainsi qu'une carte à microprocesseur du patient seront généralisés, la première par les soins du GIP CPS, la seconde par un GIE connu sous le nom de SESAM VITALE.

La CNAM, de son côté a prévu un plan de montée en charge, qui doit mettre à contribution les éditeurs de logiciels.

S'il est compréhensible que la CNAM ait des relations avec un panel d'éditeurs de logiciels, afin de prendre la mesure de ce qui doit être fait pour définir des procédures techniquement compatibles avec les équipements des professionnels de santé, il est indispensable que le déploiement du projet se fasse dans des conditions préservant l'égalité des chances de l'ensemble des éditeurs de logiciels.

Or ces conditions en me paraissent pas actuellement remplies.

Les versions provisoires des cahiers des charges m'ont été refusées par le GIE (cf courrier 96/00553/NC/GD du 2 octobre 1996) et ont également été refusées à certains éditeurs de logiciels. Or, ces documents sont en possession d'autres éditeurs, ainsi que cela a été établi lors de la réunion nationale des Commissions informatiques des URML le samedi 28 septembre 1996. Après insistance de ma part (dont notamment mon courrier du 2 octobre et une conversation téléphonique avec M. Madika, directeur du GIE SESAM/Vitale), j'ai fini par obtenir communication du cahier des charges: j'ai ainsi reçu (cf le courrier d'accompagnement du GIE n° 1501/96 du 8/11/96) une copie complète (cahier des charges et annexes) des documents réclamés.

La lecture de ces documents fait apparaître clairement que des programmes spécifiques, nécessitant plusieurs mois de travail, devront être développés par les éditeurs afin de se plier au nouveau cahier des charges. Le développement de ces modules sera sanctionné par une labellisation (dont le processus d'obtention n'est d'ailleurs pas précisé), indispensable pour que les éditeurs puissent commercialiser leurs produits.

Dans ces conditions, il est clair que le fait pour un éditeur d'avoir disposé depuis plusieurs mois des versions successives du cahier des charges et de ses annexes procure une avance technique et un avantage commercial fondamental sur ses concurrents.

Il est difficilement acceptable dans ce contexte, qu'une diffusion "sélective" d'informations techniques stratégiques ait pu avoir lieu.

 

D'autre part, les cahiers des charges prévoient la fourniture, gratuite, d'un certain nombre de programmes informatiques spécifiques, dont l'utilisation sera obligatoire pour les éditeurs afin d'obtenir la labellisation de leurs produits. Or, toutes les déclarations faites par le GIE SESAM/Vitale et le GIP CPS, responsable chacun d'une partie de ces programmes, font apparaître un calendrier de disponibilité qui favorise curieusement certains types de matériels informatiques par rapport à d'autres. Ainsi, plusieurs mois de décalage sont annoncés entre la livraison des versions Windows (plate-forme PC fonctionnant sous système d'exploitation Microsoft) et celle fonctionnant sous Mac OS (système d'exploitation d'Apple Computer). Un tel favoritisme en faveur des éditeurs qui travaillent sous Windows au détriment de leurs concurrents sous Mac OS (plus de 35% du marché!) paraît difficilement justifiable.

 

Il me semble utile que la CCM soit vigilante, afin que désormais la CNAM et les GIP et GIE agissent dans le respect d'une stricte neutralité vis à vis des futurs développeurs de matériels et logiciels qui seront utilisés pour le transmission de la FSE.

 

Par ailleurs, nous pensons qu'il est anormal qu'un même organisme soit simultanément chargé d'édicter des spécifications de systèmes et d'attester que ces spécifications sont satisfaites. Nous recommandons vivement que des laboratoires d'essais soient substitués au CNDL, qui en ce domaine est juge et partie.

Une recommandation de bonne gestion serait que la CNAM utilise un format EDIFACT pour gérer la FSE, ce qui serait de nature à économiser les deniers du cotisant, et se repose sur les dispositifs de certification NF EDI, qu'EDIFRANCE avec l'appui de l'AFNOR est en train de mettre en place.

 

Je vous serais obligé de me tenir informé des suites que vous donnerez à ma demande.

 

Veuillez agréer, Madame, l'expression de mes sentiments les meilleurs.

 

Nicolas CRÊTAUX